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Pourquoi la classe moyenne s’appauvrit en Tunisie ?

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Six ans après la révolution et la succession de 7 gouvernements, l’économie tunisienne peine à voir le bout du tunnel. Dans un climat d’affaire à l’atmosphère lourde, l’équation se complique davantage.

La valeur des investissements directs étrangers (IDE) s’est établie à 7,6% en 2016 par rapport à 2010. Le taux de chômage a atteint 15,5%.

Le taux d’inflation quant à lui, a atteint les 4% et les prix n’ont cessé de s’envoler. La courbe exponentielle qu’a pris la cherté de la vie ne laisse personne indifférent pas même les plus riches d’entre nous. Le constat est amer, les Tunisiens n’en peuvent plus.  Les plus pauvres d’entre nous peinent à manger à leur faim en gardant leur dignité que la révolution de 2011 était censée protéger.

Les biens produits par cette terre qui est la nôtre, ne sont plus totalement à nous. Quatre ans après la révolution, il y a encore des Tunisiens qui vont chercher leur nourriture dans les poubelles et qui, par obligation, tendent la main à la charité. Nous ne tentons pas ici de justifier la mendicité, mais il suffit de faire un tour dans les marchés ou les grandes surfaces, pour voir les  visages crispés des uns et les rictus des autres dès que les prix sont affichés. Les Tunisiens ont du mal à arrondir leurs fins de mois et ce n’est pas la force des discours politiques qui pourrait remédier à cela.

Force est d’admettre qu’il n’y pas que les pauvres, la classe moyenne a, elle aussi, courbé l’échine devant l’inflation, elle s’est pour ainsi dire, appauvrie.

Pauvreté, épicentre de tous les maux

La pauvreté qui est un phénomène difficilement mesurable auquel plusieurs définitions ont été proposées par des économistes, statisticiens et sociologues.

En Tunisie, elle est définie comme étant une situation de privation matérielle et morale empêchant l’individu de satisfaire ses besoins essentiels.

Et la classe moyenne qui représente désormais que 67% de la population, contre 80% il y a une décennie, est en plein dedans. Elle est ainsi la première à subir les ondes de choc des changements intervenus dans le pays. La dégradation générale du niveau de vie en Tunisie était un des facteurs sociaux qui avaient déclenché la révolution du 14 janvier 2011.

Durant les six dernières années, l’érosion du pouvoir d’achat des tunisiens est tombée à 40%, indiquait l’année dernière, une enquête de l’Université de Tunis, soit une baisse moyenne de 10% par an. L’Institut national de la statistique (INS) expliquait en 2015 cette dégradation par la hausse de l’inflation réelle à 4,3%. En outre, une étude de l’Observatoire de la défense du consommateur et du contribuable, conduite la même année,  montrait que 60% ou plus des salariés sont désargentés à partir du 8e  jour du mois.

 

Pourquoi la classe moyenne s’appauvrit ?

Pour répondre à cette problématique, nous avons fait appel à un spécialiste en la matière, professeur Khelifa Mansouri, sociologue,  pour revenir sur la question de l’appauvrissement de la classe moyenne en Tunisie. L’objectif étant de mieux en comprendre les facteurs et les enjeux.

Avant d’aller plus loin dans son analyse, le spécialiste commence par définir la nouvelle classe moyenne tunisienne comme étant  celle qui « peut se permettre de consommer des biens de première nécessité et plus difficilement les produits de luxe. Aujourd’hui la classe moyenne salariée a du mal à s’offrir des voyages ou payer des études à l’étranger à ses enfants.

Selon lui,  la classe moyenne tunisienne est apparue durant les 50 et 60 quand l’enseignement était  le facteur de mobilité sociale par excellence. Sous le règne de Ben Ali, président déchu, le salaire de la classe moyenne avait déjà du mal à conserver sa valeur sociale mais l’accès aux crédits a joué en faveur de l’équilibre. Toutefois, les recours au crédit n’étant pas une solution à long terme, a très vite montré ses limites ce qui explique en partie les tensions sociales engendrées et dont l’effet se répercutait sur la famille tunisienne, noyau de la société.

Le régime benaliste puisait sa légitimité de la stabilité sociale apparente résultante de l’augmentation du taux de classe moyenne. Le discours politique à l’époque se basait justement sur cette prétendue stabilité.

Pourtant, dans les années 80 et 90, la classe moyenne tunisienne se portait mieux que les classes moyennes en Egypte, Algérie et Maroc. Des conventions entre le gouvernement et la centrale syndicale prévoyaient même une augmentation salariale tous les trois ans.

La dégradation de la classe moyenne, biaisée encore plus, par l’après-révolution a fait en sorte que celle-ci se rapproche de la classe populaire, les démarcations entre les deux classes sont beaucoup plus perméables.

La mobilité sociale a pourtant connu le déclin dans les années 2000, encore plus après la révolution. Le nombre croissant de diplômés chômeurs, les disparités régionales et le pouvoir d’achat n’a cessé qui n’a pas cessé sa hausse ont conduit la machine socio-économique à la stagnation.

Révolution de la classe moyenne ou le paradoxe 

Paradoxalement, cette même classe sociale qui a mené et conduit la révolution. Classe incontrôlable par l’Etat, toujours à la recherche de son confort et de ses intérêts, c’est celle-ci qui donne le coup d’envoi à l’explosion sociale et donc, au début de la révolution.

Il est pourtant clair que l’adopte une approche d’austérité depuis 2015 avec un budget public réduit et un gel du recrutement de la fonction publique ajouté à cela, l’augmentation du taux d’inflation.

Aujourd’hui, la classe sociale est prise en otage par les dictions du FMI et le bras de fer entre gouvernement et centrale syndicale.  Le gouvernement qui stipule, dans cette approche que c’est la masse salariale qui est à l’origine de la crise économique et sociale est confronté à la résistance de l’UGTT et c’est la classe moyenne qui en paye les frais.

Mais la révolution n’est pas un jeu, la classe moyenne et populaire en payent les frais. Le manque de conscience sociale et de conscience politique de la classe moyenne, majoritairement, a fait que les responsables élus ou pas, font passer les attentes des Tunisiens issues des classes moyennes en bas de l’échelle.

Des Tunisiens qui ont trop rêvé pour se retrouver surendettés, seuls face à leurs problèmes quotidiens, loin du rêve et se voient privés des richesses de leur pays. La pilule est difficile à avaler et le contrat social est rompu. La société tunisienne est déçue par ceux qu’elle a mis au pouvoir, pour manque d’actions et de changement de la situation. Cette déception engendre des réactions de tensions sociales et de violences, nettement visibles dans l’actualité.

Nous assistons à la naissance d’une autre classes sociale, celle des marginaux ; les chômeurs et les diplômés chômeurs dont le chiffre est considérable et ne cesse d’augmenter. Ces derniers ont atteint le sentiment d’indifférence.

Mounira El Bouti

(Article publié à l’origine au journal Tunis Hebdo le 28/11/2016)

Filed by managerwoman at novembre 27th, 2016 under Société

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